Le plaidoyer autour de la table

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A group gathers around a table to eat

Visualisez une table de cuisine. Imaginez ce que vous ressentez lorsque vous êtes assis ensemble : les odeurs des plats faits maison, le goût des saveurs familières, les rires et les conversations, les temps de pause pour songer aux absents, les présentations de nouvelles personnes. Et peut-être trop souvent le souvenir de désaccords ou d’impasses qui semblent reléguer tout ce qui était agréable au passé. Alors, vous songez à des conversations qui ne sont plus possibles et des espaces de dialogue qui n’existent plus.

Il s’agit bien sûr d’une image. Toutefois, je vous invite à vous mettre à table. Je voudrais partager trois leçons apprises au cours des 50 dernières années de plaidoyer axé sur la construction de la paix. Ce travail nous a transformés et a transformé le Canada.

1. La posture adoptée à la table compte 
En 1979, les journaux regorgeaient d’articles évoquant l’afflux de réfugiés fuyant la guerre du Vietnam. Les amis et donateurs du MCC ont demandé comment ils pouvaient aider concrètement. Le conseil d’administration du MCC a chargé le premier directeur de notre petit bureau à Ottawa, Bill Janzen, de trouver une solution. Avec l’aide d’une foule de fonctionnaires, Bill s’est attelé à la tâche et a rédigé un accord permettant aux particuliers d’héberger des réfugiés à leur arrivée au Canada pendant un an. Par la suite, nous avons appris qu’au départ les fonctionnaires invités sont arrivés avec l’intention d’obstruer tout progrès, sans aucun désir d’aboutir à un résultat. Cependant, l’approche sincère et collaborative du MCC a changé le ton et, par conséquent, les résultats des réunions. Ce dialogue a abouti à un accord de parrainage privé de réfugiés.

Aujourd’hui, presque toutes les communautés du Canada ont eu la joie d’accueillir un étranger à leur table et à être transformé par cette expérience. Non seulement ce programme a profité à des millions de nouveaux arrivants, mais il a également profondément changé la façon dont les Canadiens comprennent la signification de « l’accueil ». Plutôt que d’être naïf, le fait de se présenter en croyant le meilleur des autres et de les traiter avec confiance influence profondément la conversation, et a un impact sur les résultats obtenus à la table des négociations.


2. Manger ensemble désamorce l’hostilité
En 1989, Joe Clark, alors ministre conservateur des Affaires étrangères, souhaitait avoir une conversation informelle avec les dirigeants palestiniens. À l’époque, le Canada envisageait de reconnaître le droit des Palestiniens à l’autodétermination. Ces dirigeants se montraient prudents quant à la tenue d’une réunion officielle avec le gouvernement canadien. Toutefois, les représentants du MCC, Kent et Linda Stucky, ont pu mettre à profit leurs relations avec eux et ont invité tout le monde à une réunion au bureau du MCC à Jérusalem-Est. Autour d’un gâteau fait maison, le gouvernement canadien a pris, selon les propres mots de Joe Clark, « une mesure essentielle qui a conduit à la décision du Canada de reconnaître officiellement le droit des Palestiniens à l’autodétermination. Il s’agissait d’une évolution importante dans la politique étrangère canadienne, qui n’aurait peut-être pas eu lieu sans les bons offices du Comité central mennonite ».

Avec les amis qui le soutiennent, le MCC poursuit des actions de plaidoyer relationnel par la pâtisserie maison. Par exemple, des amis du MCC de l’Ontario ont préparé du pain et l’ont apporté à des réunions de députés dans la région de Niagara, afin de plaider en faveur d’une politique canadienne qui soutienne les petits pains plutôt que les bombes. Ici, à Ottawa, en octobre 2024, nous avons emmené nos représentants du MCC rencontrer des décideurs politiques au sujet de Gaza; nous avons apporté des biscuits faits maison, afin de perpétuer la tradition des rencontres autour de la nourriture partagée pour apaiser les tensions et engager la conversation. Ce type d’action, qui nous permet de nous voir les uns les autres comme des êtres humains dignes, forge le changement.


3.    Rester à table forge la réconciliation
Depuis des décennies, partout au Canada, le MCC s’efforce de nouer des relations avec les communautés autochtones. Ce travail a obligé le MCC et les mennonites à lutter avec des questions complexes et à s’interroger sur leur propre complicité; qu’il s’agisse de prendre conscience des conséquences de la migration mennonite sur le déplacement des populations autochtones ou même, dans certaines régions, de leur participation à la « rafle des années 60 ». Bien que cela soit difficile, nous nous sommes engagés à rester à la table des négociations, même lorsque les issues possibles n’étaient pas toujours évidentes.

Cependant, en 2018, des milliers d’amis du MCC, participants à cet apprentissage collectif, ont envoyé des lettres aux sénateurs. Ceci afin de demander l’adoption du projet de loi C-262, un projet de loi d’initiative parlementaire visant à inscrire la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans la loi. Lors de sa première présentation à la Chambre des communes, l’adoption du projet de loi semblait largement compromise. Cependant, grâce au plaidoyer mené par les législateurs autochtones, en collaboration avec les mennonites et de nombreux autres acteurs, le projet de loi a été adopté par la Chambre des communes et transmis au Sénat. 

À l’approche des élections, le MCC a encouragé les Canadiens à utiliser l’outil disponible sur son site web pour envoyer des lettres de soutien au projet de loi au Sénat, là où le C-262 se trouvait bloqué. Le nombre de lettres reçues a été tel que le Sénat a tenu un débat public sur le rôle des mennonites au Canada. De plus, ce débat a eu lieu entre deux mennonites aux points de vue opposés, une occasion rare de voir notre plaidoyer en action. Et bien que le projet de loi n’ait pas été adopté, en raison d’une élection fédérale, l’élan était suffisamment fort. Le nouveau gouvernement a ensuite créé une nouvelle législation et a pleinement souscrit la Déclaration des Nations Unies dans le droit canadien. 

La plupart d’entre nous souhaitent contribuer à la dignité humaine et nous vous encourageons à vous asseoir à la table des négociations. Nous sommes confrontés à des défis de taille en cette période d’incertitude, de crise mondiale.

Pourtant, les leçons que je tire de ces exemples, également forgées dans des moments de crise, sont les suivantes : l’importance d’établir des liens avec les gens en tant qu’êtres humains; d’arriver avec de bonnes intentions; d’écouter, malgré le malaise, les appels à la justice et de croire que les solutions et les pas d’action verront le jour de manière inimaginable à mesure que nous nous rapprochons. C’est le pouvoir de la conciliation dans notre diplomatie, dans l’élaboration de nos politiques, dans nos lois et dans la manière dont nous nous traitons les uns les autres; non pas un désir naïf de bons sentiments ou d’absence de conflit, mais le travail acharné du dialogue et la possibilité de laisser émerger quelque chose de nouveau à partir de ces espaces mêmes où nous ne sommes pas d’accord les uns avec les autres, mais où nous voyons qu’un changement doit se produire.

Lorsque nous songeons aux 50 prochaines années, nous ne savons pas ce qui va se produire, mais nous savons que les réponses se trouvent dans le travail que nous accomplissons ensemble, autour de la table. Nous sommes impatients de continuer à collaborer pour faire de la paix plus qu’un simple souhait.  

Questions de réflexion et d’action.
1.    Dans votre contexte, à quoi ressemblent la paix et la négociation? 
2.    Parfois, nous ne voyons pas de résultat immédiat lorsque nous établissons des relations. Que signifie pour vous rester à la table même lorsque vous avez l’impression que rien ne se passe? 
3.    Y a-t-il une leçon apprise qui vous interpelle dans la liste mentionnée plus haut? Pensez à un domaine ou à un défi où vous pourriez mettre en pratique cette leçon.