Quand la pluie ne tombe plus comme avant

Les agriculteurs ougandais s’adaptent grâce à de nouvelles méthodes agricoles

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farmer walking through dry grass in Uganda

Joseph Obonyo, 89 ans, se tient en équilibre sur un tabouret dans la cour en terre battue à l’extérieur de sa maison familiale, alors que des villageois de Kachapangole se rassemblent à l’ombre pour écouter ses souvenirs des conditions météorologiques qui prévalaient jadis dans leur région de l’Ouganda.

Dans ce temps-là, raconte-t-il, les pluies arrivaient en janvier pour refroidir le sol. En février, les agriculteurs labouraient la terre et plantaient des graines qui germeraient avec les pluies de mars.

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A Ugandan village elder in a blue shirt
Joseph Obonyo Lokiru, ancien du village, parle de la manière dont l’agriculture a changé au fil des ans à Kachapangole, en Ouganda. Photo MCC/Matthew Lester

À quelques exceptions près, lui et les autres agriculteurs pouvaient compter sur les pluies jusqu’à ce que le millet, le sorgho, le maïs, les haricots et les tournesols aient poussé.

Plus tellement, affirme Christine Longoli qui vit dans le même quartier. Elle affirme que les températures de la saison sèche ont tellement augmenté qu’elle ne peut plus marcher pieds nus dans les champs, et il est peu probable que les pluies régulières arrivent avant avril.

Ayant environ 50 ans de moins qu’Obonyo, elle ne se souvient pas des pluies de janvier, mais elle se rappelle de l’époque où les pluies arrivaient en mars. Aujourd’hui, les précipitations sont plus susceptibles de survenir en avril et de cesser à tout moment entre septembre et novembre.

En 2021, les pluies ont cessé en juin et début juillet, un autre phénomène qui ne se produisait pas à l’époque d’Obonyo. La période de sécheresse a détruit sa récolte de soja et a réduit son rendement en maïs à environ un tiers de ce qu’il était l’année précédente. Les pluies ont repris en juillet et se sont poursuivies jusqu’à l’automne.

Selon Henry Loboke, coordinateur de projet du MCC, jusqu’ici les précipitations de cette année ont été minimes, si bien que les agriculteurs du nord-est de l’Ouganda s’attendent à nouveau à de faibles rendements.

Cependant, le partenaire du MCC, Dynamic Agro-pastoralists Development Organization (Organisme de développement dynamique agropastoral, DADO), a collaboré avec plus de 150 agriculteurs locaux afin de les aider à adapter leurs pratiques agricoles à un climat plus chaud et plus sec.

Protéger le sol et varier les cultures

L’une des techniques utilisées par Longoli consiste à creuser des trous dans le sol avant l’arrivée de la pluie. Lorsque la pluie arrive, l’eau s’accumule dans les trous, préparant ainsi le sol pour les semences. Pendant la saison sèche, elle a réussi à augmenter son rendement de sorgho en fertilisant les semences avec de la bouse de vache et à conserver l’humidité du sol en le recouvrant de compost.

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A Ugandan woman in a red shirt and red skirt uses a hoe in her field
Christine Longoli montre comment elle utilise une houe pour créer des cuvettes de plantation, qui recueilleront la pluie avant l’ensemencement. Photo MCC/Matthew Lester

Lorsqu’elle plante du maïs, elle ne disperse plus les graines, mais les plante une par une en ligne, ce qui lui permet d’économiser sur le coût de la semence. Après la croissance du maïs, elle ajoute des niébés parmi le maïs, ce qui permet de protéger le maïs des maladies et de fournir du compost lorsque les pois ont fini de produire.

En complément des céréales qu’elle cultive habituellement, elle ajoute désormais des aubergines, des choux, des oignons et des tomates. « Si les pluies font défaut, je ne peux pas me coucher avec la faim au ventre », déclare-t-elle, « mais je peux continuer à récolter les légumes que j’ai plantés. Je vais au trou de forage chercher de l’eau pour arroser les légumes, pour que je puisse récolter quand il ne pleut pas ».

Diversifier les cultures, au lieu de dépendre d’une seule culture qui pourrait échouer fait partie de l’enseignement de DADO. Dans une ville voisine, Samson Dekeny cultive des patates douces et du manioc, également un légume racine, outre de nombreux légumes, du maïs, du niébé et des arbres fruitiers.

Il compte sur la vente de patates douces pour payer l’éducation de ses enfants, les factures médicales et d’autres urgences. Toutefois en février, il était très inquiet. Les courtes pluies habituelles de Noël n’ont pas eu lieu cette année, si bien que les patates douces ne se développaient pas ou étaient malades.

Cependant, entre la rosée et un peu de pluie fin mars, il a pu faire une récolte raisonnable de patates douces. En ajoutant du compost autour des plantes, il a également récupéré une petite récolte de manioc, après que les porcs-épics et la sécheresse avaient fait des ravages.

Dekeny fait sa part pour s’attaquer à l’une des causes du problème. « Nous savons que les pluies arrivent parce que nous protégeons l’environnement en conservant et en plantant davantage d’arbres », dit Dekeny. Par conséquent, il a planté 50 arbres, dont des manguiers pour nourrir la famille.

Protéger le rendement

Protéger les cultures qui poussent permet de nourrir les familles en période de pénurie.

DADO encourage les agriculteurs à adopter la sagesse de leurs aînés en utilisant des greniers pour protéger les aliments et les graines supplémentaires des rongeurs et des insectes, au lieu de suspendre des sacs de graines à un arbre.

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A man stands behind a traditional Ugandan granary
Samson Dekeny se tient à côté de son grenier, lequel abrite et protège les semences et les céréales entreposées des ravageurs et des insectes. Photo MCC/Matthew Lester

En conséquence, un groupe d’artisans a appris à fabriquer des greniers traditionnels auprès des quelques anciens du village qui restent. Ils ramassent des roseaux dans la forêt et les façonnent pour former ce qui ressemble à des paniers surdimensionnés, appelés greniers. Une fois qu’ils ont recouvert les espaces entre les branches de bouse de vache qui, en séchant, devient un produit d’étanchéité inodore, ils peuvent y entreposer les graines et les céréales supplémentaires.


Les abeilles contribuent grandement à la protection des cultures. Elles empêchent les éléphants du parc national voisin de manger les céréales qui se trouvent dans les maisons et les champs.

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A group of Ugandan beekeepers stand under a tree
Ces apiculteurs portent une partie de leur tenue de protection qu’ils utilisent pour récolter le miel dans la ruche blanche située dans l’arbre derrière eux. Les abeilles empêchent également les éléphants de se déplacer dans ce bosquet d’arbres. Photo MCC/Matthew Lester

En collaboration avec DADA, Robert Loketo et d’autres apiculteurs installent des ruches le long des sentiers que les éléphants empruntent pour se rendre dans les villages. Lorsqu’ils passent près des ruches, les éléphants tendent à exciter les abeilles qui piquent leurs oreilles et leurs trompes tendres, les repoussant ainsi vers le parc animalier.

Les apiculteurs consomment et vendent le miel, et ils utilisent la cire pour fabriquer des bougies et du savon. Ils versent ensuite les bénéfices à un groupe d’épargne d’apiculteurs locaux. Les membres du groupe se servent de cet argent pour faire face aux urgences familiales et font des emprunts pour payer les frais de scolarité et d’autres dépenses.

Des groupes d’épargne

DADO a encouragé la formation de groupes d’épargne communautaires qui réunissent environ 120 personnes. Cela aide particulièrement les agricultrices, dont la responsabilité première est la prise en charge de leurs enfants.

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A large group of woman and children sit underneath a tree
Ce groupe d’épargne communautaire travaille ensemble pour verser une petite somme d’argent chaque semaine afin que les membres puissent faire un emprunt lorsqu’ils souhaitent investir dans leur entreprise à domicile ou payer une facture imprévue. Cela donne aux femmes, en particulier, plus de pouvoir dans la gestion des dépenses de leur foyer. Photo MCC/Matthew Lester

Longoli, qui a six enfants, dit qu’elle a pu économiser environ 15 000 shillings ougandais (4 dollars) par semaine. Si elle est contrainte de le faire, elle emprunte pour payer les frais de scolarité, les vêtements et le transport à l’hôpital ou à la ville. Lorsqu’elle peut vendre les produits de sa ferme, elle rembourse l’emprunt en payant un faible intérêt.

Les participants disent qu’ils économisent mieux en déposant l’argent dans la trésorerie gérée par deux membres du groupe qu’en le conservant à la maison, où il peut facilement être dépensé pour des petits achats.

Ces approches sont-elles suffisantes ?

Grâce à toutes les nouvelles techniques, Dekeny et Longoli parviennent à cultiver suffisamment de nourriture pour nourrir leurs familles pendant environ neuf à dix mois. La période la plus difficile correspond à celle où les nouvelles cultures poussent, alors que les récoltes de l’année précédente ont été consommées. Actuellement, Dekeny dit que sa famille de six enfants, sa femme et sa mère se contentent de légumes sauvages et d’un peu de maïs de l’ancien stock.

Il est reconnaissant de ce qu’il a appris de DADO. En tant qu’agriculteur principal, il invite les agriculteurs à venir voir la diversité de ses cultures, la manière dont il protège son sol et utilise les cultures intermédiaires pour obtenir la meilleure récolte possible.

Il s’inquiète de l’évolution des conditions météorologiques et se demande si suffisamment d’agriculteurs de la région seront prêts à adapter leurs pratiques pour minimiser la famine.

Il craint que si les pluies continuent à diminuer et si les agriculteurs ne changent pas leurs pratiques agricoles, la famine sévisse. La famine provoque des maladies. Elle pousse les gens à voler du bétail ou à migrer vers les villes.

« Pourtant, l’agriculture est l’épine dorsale de ce pays, l’Ouganda », dit M. Dekeny, et il est déterminé à poursuivre son apprentissage et à enseigner à ses voisins comment s’en sortir dans un contexte de changement climatique.